Baclofène et alcoolisme : l’Agence du Médicament assure que « tout le monde sera entendu »

Par Camille Gaubert le 14.02.2018 à 13h00

L’Agence du médicament se prépare vers l’été 2018 à organiser des auditions publiques afin de décider du bien fondé de l’octroi d’une autorisation de mise sur le marché du baclofène contre l’alcoolisme.

L’Agence du médicament (ANSM) prévoit d’organiser aux alentours de l’été 2018 un débat public mêlant experts et associations afin de décider de la pertinence d’octroyer une autorisation de mise sur le marché (AMM) au baclofène dans l’alcoolodépendance. Une AMM qui serait une première mondiale, « puisqu’à notre connaissance, aucun autre pays du monde n’encadre l’usage du baclofène dans l’alcoolodépendance« , explique Dominique Martin, directeur général de l’ANSM, dans une conférence de presse le mardi 13 février 2018. Par exemple, selon l’enquête de l’ANSM auprès des autres pays européens, sur 23 pays interrogés, seuls 5, dont les Pays-Bas, reconnaissent savoir qu’un nombre minime de patients l’utilisent contre l’alcoolodépendance. Mais aucun n’envisage d’encadrer son usage dans cette indication.

Le baclofène, un espoir pour les addicts à l’alcool

Le baclofène est initialement indiqué comme relaxant musculaire dans le cadre des contractures accompagnant la sclérose en plaques. Mais en 2008 est sorti le livre Le dernier verre, dans lequel feu le Dr Olivier Almeisen, son auteur, expliquait avoir guéri de son alcoolisme sévère grâce à la prise quotidienne de baclofène à haute dose. Une perspective qui bouleverse les certitudes selon lesquelles l’alcoolisme est une « maladie de la volonté » : en réalité, elle serait physiologique et guérissable sans forcément s’abstenir de boire jusqu’à la fin de sa vie. Depuis 2014, la baclofène fait ainsi l’objet d’une Recommandation Temporaire d’Utilisation (RTU), qui permet au médicament d’être prescrit dans une indication particulière sans AMM, afin d’en faire rapidement bénéficier les malades. Au terme de la RTU, si la période a été concluante en matière de rapport bénéfices/risques, le médicament finit normalement par obtenir une AMM officielle. C’est la procédure qui est en cours pour le baclofène, afin de déterminer s’il faut lui accorder une indication officielle dans l’alcoolodépendance. pour l’instant, le baclofène est remboursé à 30% dans le cadre de la RTU pour l’alcoolodépendance

NOUVELLE FORME. Le baclofène tel qu’il est dosé actuellement nécessite la prise d’une vingtaine de comprimés par jour. « Si l’AMM devait être approuvée, ce serait bien sûr avec une adaptation de la forme, sinon ça n’aurait pas de sens« , commente Dominique Martin.

Des bénéfices probables, des risques à mesurer

Car les données ne sont pas aussi claires qu’il y parait en termes de bénéfice/risque. En effet en 2016, les deux études Bacloville et Alpadir ont respectivement montré une efficacité et une égalité avec le placebo dans l’abstinence chez les alcoolodépendants. Des résultats divergents qui s’expliqueraient, selon des experts, par une dose quasiment doublée entre l’étude la moins favorable (Alpadir, qui prévoyait une dose maximale de 180 mg/jour) et celle qui a constaté une efficacité (Bacloville, qui avait fixé la limite à 300 mg/jour). Cependant, si l’efficacité du baclofène nécessite apparemment une prise à haute dose, les effets indésirables semblent également apparaitre à ce moment-là. Ainsi, en juillet 2017, l’ANSM a constaté « un risque accru, augmentant avec la dose, d’hospitalisation et de décès » de la prise de baclofène au-delà de 180mg/jour, « par rapport aux traitements médicamenteux autorisés pour traiter la dépendance à l’alcool« , en se basant sur une étude épidémiologique conduite par la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnamts) sur la période 2009–2015. L’ANSM a ainsi baissé la dose maximale de baclofène administrable à 80mg/jour « dans l’attente de la finalisation de l’évaluation du dossier de demande d’AMM, déposé par le laboratoire Ethypharm« . « La question est : le bénéfice du médicament justifie-t-il une AMM par rapport aux risques potentiels ?« , interroge Dominique Martin, « on ne peut pas se baser sur des cas individuels, ce produit doit être évalué méthodiquement, comme un médicament« .

RECOURS CONTRE LA LIMITATION DE DOSE. Un recours a été déposé au conseil d’Etat contre la limitation de dose à 80mg/jour décidée en juillet 2017, mais Dominique Martin assure que « cela ne ralentira pas la procédure d’AMM« .

Un comité d’experts et un débat public en 2018

Pour évaluer ce dossier, l’ANSM procède en deux étapes.

ETAPE 1 : COMITE. L’ANSM a créé un comité scientifique spécialisé temporaire (CSST) d’experts européens qui ont pour rôle d’examiner le rapport bénéfice/risque du baclofène dans l’alcoloo-dépendance au terme de 4 ans de RTU. Les experts, qui se sont réunis le 2 février 2018 et se retrouveront à nouveau le 17 avril 2018, se baseront sur les études cliniques telles que Bacloville et Alpadir, les résultats de l’étude de la Cnamts, les données de pharmacovigilance et les données de sécurité récoltées dans le cadre de la RTU. Leur première réunion a déjà permis de soulever des questions importantes auxquelles le laboratoire doit apporter des réponses.

ETAPE 2 : DEBAT. Selon la nécessité ou non d’une troisième réunion du CSST, un débat public sera ensuite organisé avant ou après l’été 2018, auquel seront conviés à la fois experts et associations, pour et anti. « L’engagement que l’on prend, c’est d’entendre tout le monde« , a déclaré Dominique Martin. Dans l’attente de la décision finale de l’ANSM, la RTU du baclofène dans la dépendance de l’alcool sera reconduite pour une année supplémentaire.

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